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Fromage de Savoie : 5 AOP, 3 IGP et une seule règle pour ne plus se tromper

Charlotte Mathieu 9 min de lecture
Fromage savoie AOP et IGP en fruitière, Beaufort et Reblochon

Beaufort, Reblochon, Abondance, Chevrotin, Tome des Bauges, Emmental de Savoie, Tomme de Savoie, Raclette de Savoie : huit noms, huit fromages, et un seul territoire. Derrière cette liste se cache un système plus rigoureux qu’il n’y paraît, fondé sur des signes de qualité officiels et un mode de fabrication qui reste celui de l’alpage. Voici comment s’y retrouver, du terroir jusqu’à l’assiette.

Les 8 fromages de Savoie AOP et IGP : la liste complète

Les Savoie (Savoie et Haute-Savoie) produisent 2 % de la production laitière française, mais concentrent une densité de fromages sous signe de qualité rarement égalée sur un territoire aussi restreint. Sur les 46 AOP fromagères et les 9 IGP fromagères que compte la France, les Savoie en revendiquent respectivement 5 et 3, soit une part disproportionnée par rapport à leur poids laitier national. Ce paradoxe, un petit territoire mais une reconnaissance officielle massive, fait la spécificité de la filière.

Les 8 fromages de Savoie AOP et IGP

Fromage Label Lait Pâte Usage

Les 5 AOP fromagères de Savoie

L’Appellation d’Origine Protégée distingue les fromages dont chaque étape, de la production du lait à l’affinage, se déroule dans une zone géographique précise selon un cahier des charges strict. En Savoie, cinq fromages en bénéficient : le Beaufort, souvent surnommé le « prince des gruyères », fabriqué en pâte pressée cuite à partir de lait cru des vaches Tarine et Abondance ; le Reblochon de Savoie, à la pâte pressée non cuite et à la croûte lavée, né historiquement d’une pratique de traite frauduleuse en alpage ; l’Abondance, à la pâte pressée demi-cuite, qui doit son nom à la race bovine et à la vallée du même nom ; la Tome des Bauges (sans « m » à Tome, contrairement à la Tomme de Savoie IGP), au lait cru et à la croûte grise typique ; et le Chevrotin, seul fromage AOP de Savoie fabriqué au lait de chèvre, exclusivement à la ferme.

Les 3 IGP fromagères de Savoie

L’Indication Géographique Protégée repose sur un cadre moins contraignant que l’AOP : au moins une étape de production (souvent la transformation ou l’affinage) doit avoir lieu dans la zone désignée, sans exiger que l’intégralité de la chaîne y soit localisée. Trois fromages savoyards portent ce label : l’Emmental de Savoie, à la pâte pressée cuite et aux célèbres trous, la Tomme de Savoie, plus rustique et disponible en plusieurs déclinaisons (pur chèvre, céronnée), et la Raclette de Savoie, taillée pour la fonte et devenue une institution des repas d’hiver.

AOP, AOC, IGP : quelles différences concrètes ?

La confusion entre ces trois sigles est fréquente, et légitime tant les usages ont évolué. L’AOC (Appellation d’Origine Contrôlée) est une reconnaissance française, historiquement la première mise en place. Depuis l’harmonisation européenne, la plupart des AOC fromagères ont été converties en AOP, l’équivalent reconnu à l’échelle de l’Union européenne. Concrètement, un fromage AOP répond à un cahier des charges qui encadre la race des animaux, leur alimentation, la zone de collecte du lait, les techniques de fabrication et la durée d’affinage minimale : tout doit se dérouler dans l’aire géographique définie. L’IGP, elle, protège avant tout le lien entre le produit et son origine géographique, sans imposer que 100 % du processus s’y déroule. C’est ce qui explique pourquoi la Tomme de Savoie ou l’Emmental de Savoie peuvent être fabriqués avec un peu plus de souplesse que le Beaufort ou l’Abondance, tout en restant garantis « de Savoie ». Dans les deux cas, c’est l’INAO (Institut National de l’Origine et de la Qualité) qui certifie et contrôle le respect de ces cahiers des charges.

Berthoud savoyard au fromage de Savoie Abondance fondu servi avec pommes de terre
Berthoud savoyard au fromage de Savoie Abondance fondu servi avec pommes de terre

Familles de fromages et méthodes de fabrication

Au-delà des sigles, la classification technique des fromages de Savoie repose sur la texture de la pâte, qui dépend directement de la température de chauffe du lait pendant la fabrication.

Alpage de Savoie où pâturent les vaches produisant le lait des fromages de Savoie AOP
Alpage de Savoie où pâturent les vaches produisant le lait des fromages de Savoie AOP

Pâtes pressées cuites, demi-cuites et non cuites

Les pâtes pressées cuites, comme le Beaufort ou l’Emmental de Savoie, sont chauffées à haute température avant pressage, ce qui donne une texture ferme et une longue conservation, propice à un affinage de plusieurs mois. Les pâtes pressées demi-cuites, à l’image de l’Abondance, subissent une cuisson intermédiaire qui préserve un peu plus de souplesse. Les pâtes pressées non cuites, comme la Tome des Bauges ou la Tomme de Savoie, ne sont pas chauffées après caillage : leur texture reste plus tendre et leur affinage, généralement plus court. Le Reblochon et le Chevrotin se distinguent par un affinage nettement plus rapide que les autres AOP savoyardes. Cela leur donne leur onctuosité caractéristique et explique pourquoi on les retrouve davantage en fromage de fin de repas, ou dans des plats où l’on recherche le fondant plutôt que le caractère affirmé.

Pourquoi le lait cru change tout

La grande majorité des fromages de Savoie sous signe de qualité sont fabriqués au lait cru, c’est-à-dire non pasteurisé. Ce choix n’est pas anodin : il préserve la flore microbienne naturelle du lait, directement influencée par l’alimentation des vaches ou des chèvres, l’herbe des alpages, les fleurs, les essences locales. C’est cette flore qui donne à chaque fromage sa typicité, variable d’une vallée à l’autre, d’une saison à l’autre. Un Beaufort d’été, produit avec du lait de vaches ayant pâturé en alpage, n’aura jamais tout à fait le même profil aromatique qu’un Beaufort d’hiver.

Le terroir savoyard : alpages, fruitières et transmission

Le mot « fruitière » désigne une fromagerie coopérative locale où plusieurs producteurs mettent en commun le lait de leurs troupeaux pour le transformer collectivement. Cette organisation est héritée d’une nécessité ancienne : rassembler suffisamment de lait pour fabriquer une meule de grand format quand un seul producteur n’en avait pas assez. Elle structure encore aujourd’hui une large partie de la production de Beaufort et de Tome des Bauges. Ce système a permis de maintenir une activité agricole viable dans des vallées de montagne où l’exploitation individuelle isolée aurait été fragile.

Ce système agropastoral repose sur un cycle qu’on oublie souvent de raconter en entier : celui de la transhumance, où les troupeaux montent en alpage l’été et redescendent en vallée l’hiver, suivant littéralement la pousse de l’herbe en altitude. Mais ce que l’on voit rarement, c’est ce qui se joue sous cette herbe. La qualité d’un pâturage d’alpage ne tient pas qu’à ce qui pousse en surface : elle dépend de la profondeur et de la diversité du système racinaire des prairies naturelles, capable de puiser des minéraux et des oligo-éléments que les prairies cultivées, aux racines plus superficielles et moins diversifiées, n’atteignent pas. Une prairie d’alpage non retournée depuis des décennies développe un enracinement complexe, à la fois profond pour résister à la sécheresse estivale et dense pour couvrir le sol après la fonte des neiges. Cette richesse souterraine, invisible sur la meule finie, nourrit la vache, qui nourrit le lait, qui nourrit finalement le goût du fromage. Comprendre un Beaufort d’alpage, c’est en réalité remonter jusqu’à ce qui se passe sous les sabots des troupeaux, bien avant que la première goutte de lait ne soit collectée.

Quel fromage de Savoie pour quelle recette ?

Le choix du fromage n’est jamais anodin dans la cuisine savoyarde : chaque plat traditionnel s’est construit autour d’un fromage précis, en fonction de sa capacité à fondre, à filer ou à tenir en cuisson.

Tartiflette, raclette et fondue : les grands classiques

La tartiflette authentique se prépare avec du Reblochon de Savoie, dont la pâte fondante et le léger goût de noisette enrobent les pommes de terre sans les noyer. La raclette, sans surprise, réclame la Raclette de Savoie, taillée pour racler en fines lamelles fondues. La fondue savoyarde traditionnelle associe généralement Beaufort et Emmental de Savoie, parfois avec de la Tomme, pour un équilibre entre caractère affirmé et filant. Le berthoud, spécialité moins connue hors de la région, se prépare en faisant fondre de l’Abondance au four avec un peu de vin blanc, servi avec des pommes de terre ou du pain. Quant à la matouille, plat traditionnel à base de fromage frais battu avec de la crème, de l’ail et des fines herbes, elle se marie particulièrement bien avec une Tomme de Savoie ou une Tome des Bauges.

Une recette complète : le berthoud savoyard

Pour découvrir l’Abondance autrement qu’en plateau, le berthoud est une porte d’entrée simple et généreuse.

  • 400 g d’Abondance AOP, croûte retirée, coupé en tranches épaisses
  • 10 cl de vin blanc sec de Savoie
  • 1 gousse d’ail
  • Poivre du moulin
  • Pommes de terre vapeur ou pain de campagne pour l’accompagnement
  1. Préchauffer le four à 200 °C.
  2. Frotter l’intérieur d’un petit plat à gratin (ou de ramequins individuels) avec la gousse d’ail coupée en deux.
  3. Disposer les tranches d’Abondance dans le plat en les faisant légèrement se chevaucher.
  4. Arroser de vin blanc et poivrer généreusement.
  5. Enfourner 12 à 15 minutes, jusqu’à ce que le fromage soit entièrement fondu et légèrement doré en surface.
  6. Servir immédiatement, très chaud, avec les pommes de terre vapeur ou le pain à tremper.

L’astuce pour réussir un berthoud sans que le fromage ne graisse : ne jamais dépasser 200 °C et surveiller la cuisson dès la dixième minute. Le passage du fondu à la graisse séparée se joue en quelques minutes seulement.

Où déguster et acheter les fromages de Savoie

Pour aller au-delà de l’achat en grande surface, la Route des Fromages de Savoie recense des dizaines de sites, fermes, fruitières, alpages, ouverts à la visite, où l’on peut rencontrer les producteurs, observer la fabrication et repartir avec un fromage acheté directement sur place. Cette route se double d’itinéraires cyclables labellisés « Vélo & Fromages », permettant de relier plusieurs producteurs à travers les vallées, ainsi que de randonnées accompagnées en alpage pendant la saison d’estive. Chaque année, la Fête des Fromages de Savoie rassemble producteurs et visiteurs autour d’animations, de dégustations et d’ateliers, une occasion privilégiée de comprendre en une journée ce qu’implique réellement le travail derrière une meule de Beaufort ou de Reblochon. Pour les visiteurs qui ne peuvent pas se déplacer en Savoie, les fruitières et coopératives proposent de plus en plus souvent une vente en ligne, avec expédition, permettant de retrouver ces produits AOP et IGP loin de leur terroir d’origine.

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